Institut Supérieur des Beaux-Arts de Besançon
Exposition // Celle qui porte une plume ne ment pas // Barbara Puthomme

EXPOSITION DU JEUDI 3 OCTOBRE AU VENDREDI 22 NOVEMBRE 2019.
Vernissage le mercredi 3 octobre au vendredi 22 novembre 2019.
Grande Galerie, ISBA.

Celle qui porte une plume ne ment pas.

Nous savons toutes et tous ce que peut avoir de dangereux le surgissement d’un jugement moral dans un discours porté sur une œuvre esthétique, ce genre de prose est celle des pires régimes ou, ce qui revient hélas souvent au même, des censures les plus insidieuses.
Toutefois, ce proverbe amérindien, attribué parfois au grand Geronimo, mérite que l’on en étudie la résonance avec l’œuvre de Barbara Puthomme à moins que ce ne soit l’œuvre de celle-ci qui éclaire la sapience des grandes plaines de l’Ouest américain.

La vérité est semble-t-il ici affaire de légèreté et l’on pressent que cet avant-propos aux semelles de plomb philosophiques manquera très certainement et comme par nature son objet, à savoir cette connivence intime qui lie certaine évanescence avec la profondeur. Essayons toutefois de nous en approcher.
Certes, l’on peut sourire à ce syncrétisme qui mêle sachem et grisettes, les modistes d’antan prolétaires de la haute couture à la direction masculine (ce monde dominé d’où venait Gabrielle Chanel par exemple)(1) et les plus secrètes initiations chamaniques des « peaux rouges ».
Le travail de Barbara Puthomme assume ce double héritage avec la grâce d’une plume au vent, la dona e mobile en quelque sorte.

Les coiffes qu’on présentera aussi portées font œuvre comme les masques qui, moribonds dans les vitrines néocoloniales, ne livrent leur secret ultime que dansant. Parures et constructions savantes de duvet ou de pennes chatoyantes nous renvoient à des univers dont le télescopage imaginaire fait sens. Qu’il s’agisse d’un talisman de sorcière, d’autels abandonnés d’un rituel de quelque culte vaudou, ou d’une présentation ethnographique savante, ce travail nous interroge quasiment toujours sur la condescendance de notre regard.(2)

Trop loin, trop « couture », trop artisanal, trop modeste, pour être admissible tout à fait artistiquement, soyons donc clair : trop féminin peut être ?

Trop de cloche en verre et de bouquet de mariées ? Trop de tâches de petites mains qu’on écrit jamais volontiers au masculin ou trop de plumes comme dans ces revues canailles dont les danseuses ne sont jamais vraiment prises au sérieux ?
Les plumes mêlent tous les losers de l’histoire diraient certains présidents américains : les indiens et les drags Queens, les modistes et les plumassières anonymes au service des créateurs aux écrasantes signatures.
Et au contraire, s’il s’agissait plutôt de ces « perdants magnifiques » chers à Léonard Cohen ? De ces sans-grade parce que non enrôlé-e-s qui précisément disent le vrai parce qu’elles et ils refusent toute bonne « situation »…Comme des plumes au vent… (3)

C’est sans doute en ce sens qu’il faudrait chercher la pertinence du jugement indien : celle qui porte une plume ne ment pas.
Laissons les brutes porter les fardeaux les plus extrêmes en se faisant les haltérophiles de leurs rêves de pouvoir et restons à l’écoute de ces apparentes fragilités, de ces rumeurs volatiles.
Respectons les oiseaux, à l’heure où les espèces disparaissent dans l’indifférence bancaire. Aucune des plumes ici présentes n’ont été arrachées faut-il le préciser elles ont toutes été glanées au sens qu’Agnès Varda accordait à ce terme.(4) Il y a dans cette déambulation à laquelle nous invite Barbara dans cette exposition quelque chose comme une parade, presqu’une procession en tous cas un chemin vers la beauté de la nature qu’on souille si souvent à plaisir ou par négligence.(5)
Osons-le tête à tête avec le frémissement de cet envol à jamais joué et rejoué, de ces danses initiatiques où les boas quittent les casinos pour rejoindre les transes les plus chamaniques, où l’oiseau de feu se fait Quetzalcóatl.
Mais peu importe ici que l’on soit fasciné par Stravinsky ou la Malinche ce qui fait sens c’est notre aptitude à saisir ce que ce syncrétisme, par ces travaux de plumes interposés, porte en lui de merveilleux.
Ce merveilleux de simplicité qu’évoquait le fameux sermon aux oiseaux de Bégnata(6) ; à moins qu’au Saint d’Assise l’on préfère le jeune Lucifer de Harar.
Nous revoici enfants jouant les indiens rimbaldiens avec leurs poteaux de couleurs chers au Bateau ivre.
Mais sommes-nous encore capables de nous émerveiller sans honte ?

Là encore la légèreté de la construction proposée nous renvoie à la capacité de notre vision à prendre son envol, à aimer des œuvres au sens où il s’agirait de décoller avec elles, grâce à elles ; éros et ptéros sont frères disaient les Anciens.

Notre langage courant contemporain porte en lui l’écho de cette très lointaine connivence et puisque l’amour donne des ailes osons dire que certaines œuvres sont capables de nous envoyer en l’air.(7)
Mais prenons garde à ne pas lire ici que le bon mot ou l’allusion à quelque gaudriole, ce dont il était déjà question chez les Grecs c’est de cette érotisation du savoir que l’on ne re-connait qu’en étant ravis. Enlevé-e à un sensible trop gluant pour séjourner près des vérités trop fragiles pour être ancrées, retenues prisonnières.
Le héros de la Confusion des Sentiments de Stefan Zweig saura reconnaitre cet envol et ce ravissement qui n’est un rapt que pour celui qui reste sur le sol et peut être nous aiderait-il à saisir que ces plumes virevoltantes, légères et irisées, nous approchent de la vérité.(8)
En tous cas elles nous montrent avec subtilité la voie à suivre et sans doute hélas la voix à emprunter
Hélas car une telle voix s’accommode mal du présent exercice critique toujours un peu pesant et ces quelques lignes ne peuvent que par antiphrases indiquer la portée d’une telle citation, d’un tel titre, de telles œuvres.
Sûr néanmoins que la solitaire et muette rencontre avec ces travaux saura vous convaincre du bienfondé d’associer légèreté et profondeur, douceur et puissance, l’on osera encore poursuivre le propos par une citation tirée d’un des plus célèbres poèmes de la langue française qui nous invite à respecter les artistes ailé-e-s : « ces ailes de géant l’empêchent de marcher. ».

LD.

1. L’on consultera avec profit sur ce prolétariat féminin des maisons de mode, le catalogue : « Elle coud elle court la grisette », édité par la Maison de Balzac à Paris en 2012.
2. Sur ce point, Strehler retrouverait Levi Strauss car si le premier déclarait « le masque n’accepte pas le concret du geste quotidien-son esprit est rituel » (notes de mise en scène in Arlequin serviteur de deux maîtres), l’illustre ethnologue lui emboîte le pas : « les masques ne peuvent s’interpréter en eux-mêmes, et par eux-mêmes, comme des objets séparés » (la Voie des Masques).
3. « J’aurais voulu que la Cinquième Avenue se souvienne des pistes indiennes » déclare Léonard Cohen dans les Perdants Magnifiques.
4. L’illustre François des Glaneurs déclarait dans le film : « moi je vis cent pour cent récup…Je me nourris cent pour cent poubelles depuis dix ans. Eux jettent et moi je ramasse. »
5. Quand le dernier arbre aura été abattu ; quand la dernière rivière aura été empoisonnée ; quand le dernier poisson aura été péché ; alors on saura que l’argent ne se mange pas. » Goyathlay (dit Geronimo) (1829-1909) – Homme-médecine et résistant Apache.

6. « Mes frères les oiseaux, vous avez bien sujet de louer votre créateur et de l’aimer toujours ; Il vous a donné des plumes pour vous vêtir, des ailes pour voler et tout ce dont vous avez besoin pour vivre. De toutes les créatures de Dieu, c’est vous qui avez meilleure grâce ; il vous a dévolu pour champ l’espace et sa simplicité »
7. « pour la première fois j’assistais à ce que les Romains appelaient raptus, c’est-à-dire à l’envol d’un esprit au-dessus de lui-même : ce n’était pas pour lui, ni pour les autres, que parlait cet homme à la lèvre enflammée, d’où jaillissait comme le feu intérieur d’un être humain » (la Confusion des Sentiments S.Zweig).
8. Une des mises au point critiques les plus complète sur cet aspect est sans doute celle de Pierre Laurens : « Eros-Aptéros ou la description impertinente » in Revue d’Etudes Grecques 1988 Paris les Belles Lettres.


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