Ce nom ne vient pas de moi. Un professeur me lâa lancĂ© un jour, comme une pique, pour dĂ©signer mon attirance pour ce qui brille. Comme si les strass, le chrome et les couleurs trop vives ne pouvaient ĂȘtre que la surface des choses. Comme si aimer lâĂ©clat revenait Ă manquer de profondeur. Mais jâai gardĂ© ce mot. Je lâai recueilli, retournĂ©, apprivoisĂ©. Je lâai fait mien. Peu Ă peu, il est devenu le titre de mon mĂ©moire, le point de dĂ©part dâune recherche, une maniĂšre de me raconter. Ce qui devait me rĂ©duire est devenu un espace dans lequel je peux grandir.
Pie Power naĂźt de cette contradiction : pourquoi ce qui brille mâattire-t-il autant ? Pourquoi le chrome, les strass, les flammes tribales, le bling-bling, le tuning et le kitsch Ă©veillent-ils en moi quelque chose de si profond ? Et pourquoi ces formes, qui provoquent chez certains tant de mĂ©fiance ou de mĂ©pris, me semblent-elles au contraire si vivantes ?
Le laid nâa rien dâune vĂ©ritĂ© universelle. Nos goĂ»ts se construisent au sein dâune histoire, dâune classe sociale, dâune communautĂ©. Ils portent en eux des hĂ©ritages, des dĂ©sirs et des façons dâexister. DerriĂšre un jugement esthĂ©tique se dessinent parfois dâautres frontiĂšres, plus discrĂštes, celles qui sĂ©parent les goĂ»ts lĂ©gitimes de ceux que lâon prĂ©fĂšre tenir Ă distance.
Le tuning, le bling-bling et le kitsch occupent souvent ce territoire. Ils brillent trop, prennent trop de place, attirent trop le regard. AssociĂ©s aux classes populaires, ils sont frĂ©quemment relĂ©guĂ©s du cĂŽtĂ© du mauvais goĂ»t. Avec Pie Power, je souhaite mâapprocher de ces esthĂ©tiques, les regarder autrement et leur offrir un espace oĂč elles peuvent exister sans avoir Ă sâexcuser.
Mon travail commence avec un objet familier. La chaise monobloc. Une chaise que lâon croise partout, que lâon empile, que lâon dĂ©place, que lâon oublie. Un objet si ordinaire quâil semble avoir disparu derriĂšre sa propre banalitĂ©. Pourtant, câest prĂ©cisĂ©ment cette neutralitĂ© qui mâintĂ©resse.
Que peut devenir un objet auquel on ne prĂȘte plus attention ? Que reste-t-il Ă rĂ©vĂ©ler lorsque tout semble dĂ©jĂ connu ?
La customisation ouvre une brĂšche dans cette apparente Ă©vidence. Pratique populaire et intime, elle permet de transformer un objet standardisĂ© en quelque chose qui nous ressemble. Elle introduit du dĂ©sir lĂ oĂč tout semblait fonctionnel, de la singularitĂ© lĂ oĂč tout semblait interchangeable.
Le ringard comme un moment de flottement dans la vie dâun objet, lorsque son signe paraĂźt Ă©puisĂ©, mais quâune renaissance symbolique reste possible. Câest dans cet intervalle que jâinterviens. Je prends ces chaises et je les recouvre de chrome, de strass arc-en-ciel et de flammes tribales empruntĂ©es Ă lâimaginaire du tuning automobile. Je leur offre une seconde peau, une nouvelle prĂ©sence, presque une nouvelle vie. Elles ne cherchent plus Ă se faire oublier. Elles captent la lumiĂšre, la fragmentent, la renvoient ailleurs. Elles deviennent les traces visibles dâune sensibilitĂ©, les fragments dâun rĂȘve, les portraits dâun dĂ©sir. Chaque strass, chaque flamme, chaque surface rĂ©flĂ©chissante porte quelque chose de personnel. Ce qui semblait nâĂȘtre quâun objet ordinaire devient le support dâune histoire singuliĂšre.
La sĂ©rigraphie accompagne cette transformation. Technique du multiple, elle me permet de chercher lâunique dans la rĂ©pĂ©tition, la diffĂ©rence dans la sĂ©rie. Les encres fluorescentes, les paillettes et les superpositions de couleurs composent un langage visuel qui refuse la discrĂ©tion.
Les motifs sâaccumulent, les couleurs vibrent, les surfaces dĂ©bordent. Je cherche lâĂ©clat, lâintensitĂ©, cette frontiĂšre fragile oĂč le beau devient trop beau, oĂč lâornement prend toute la place, oĂč le regard ne sait plus trĂšs bien comment se positionner. Jâaime ce moment oĂč lâon hĂ©site entre fascination et rejet, attirance et gĂȘne. Ce moment oĂč quelque chose rĂ©siste aux catĂ©gories habituelles.
Le trop peut rĂ©vĂ©ler ce que les normes esthĂ©tiques nous apprennent Ă contenir ou Ă dissimuler. Dans Pie Power, lâexcĂšs devient une maniĂšre de laisser apparaĂźtre ce qui, autrement, resterait dans lâombre. Il ne sâagit pas simplement dâajouter des strass ou de faire briller les surfaces, mais de donner une forme Ă des sensibilitĂ©s qui nâont pas toujours trouvĂ© leur place dans les discours dominants. Faire du trop une possibilitĂ©, plutĂŽt quâune faute.
Cette recherche se prolonge sur une voiture. Elle devient un support Ă©ditorial, une surface Ă lire autant quâĂ regarder. Elle se transforme en manifeste roulant, en rencontre entre le texte et la matiĂšre, entre la pensĂ©e et lâobjet, entre les mots et leur incarnation physique. Le tuning transforme la voiture en prolongement de soi. Il lui donne une allure, une prĂ©sence, une personnalitĂ©. Il fait de la carrosserie un territoire dâexpression, une surface sur laquelle se dĂ©posent des rĂȘves et des aspirations. Dans mon travail, le chrome et les formes deviennent Ă leur tour les fragments dâun discours. La thĂ©orie quitte la page pour rencontrer la matiĂšre. Elle prend du volume, accroche la lumiĂšre et se met en mouvement.
Le bling, le kitsch, le fluo, les paillettes et le chrome constituent ainsi le vocabulaire de mon univers plastique. Je ne cherche pas Ă les rendre sages, ni Ă les faire entrer discrĂštement dans des catĂ©gories qui leur seraient Ă©trangĂšres. Je souhaite prĂ©server leur intensitĂ©, leur gĂ©nĂ©rositĂ©, leur capacitĂ© Ă attirer le regard. Leur donner la place quâils mĂ©ritent, sans leur retirer ce qui les rend singuliers.
Le moche assumĂ© comme une promesse de renouveau, de rupture et de rĂ©invention. Ces trois mouvements traversent Pie Power. Renouveler le regard posĂ© sur des objets dĂ©laissĂ©s. DĂ©placer les frontiĂšres dâun ordre esthĂ©tique qui distingue ce qui mĂ©rite dâĂȘtre montrĂ© de ce qui devrait rester cachĂ©. RĂ©inventer, enfin, une esthĂ©tique populaire en lui donnant un espace dâexpression, une voix et une lĂ©gitimitĂ©. Il ne sâagit pas de remplacer une hiĂ©rarchie par une autre, ni de dĂ©cider une fois de plus ce qui serait beau ou laid. Il sâagit plutĂŽt dâouvrir un espace entre les deux, un territoire oĂč les catĂ©gories perdent un peu de leur pouvoir.
Comme un troisiĂšme espace, affranchi de la dualitĂ© du beau et du laid. Un espace oĂč le bon goĂ»t institutionnel nâest plus la seule mesure, oĂč le mauvais goĂ»t nâest plus nĂ©cessairement une honte, oĂč les stigmates sociaux peuvent ĂȘtre regardĂ©s autrement. Un espace libre, mouvant, encore Ă inventer, dans lequel les objets comme les individus peuvent se rĂ©approprier leur image. Peut-ĂȘtre est-ce aussi cela, Pie Power. Apprendre Ă regarder autrement ce que lâon nous a appris Ă mĂ©priser. Comprendre que nos attirances racontent quelque chose de nous, mĂȘme lorsquâelles Ă©chappent aux codes Ă©tablis. Accepter que la beautĂ© puisse ĂȘtre excessive, bruyante, populaire, maladroite, Ă©clatante. Quâelle puisse se trouver lĂ oĂč on ne lâattend pas, dans une chaise en plastique recouverte de strass, dans une carrosserie chromĂ©e, dans un motif fluorescent qui dĂ©borde de son cadre.
Je suis une pie.
Je ramasse ce qui brille. Je collectionne les Ă©clats, les couleurs, les fragments de rĂȘves. Je donne de la lumiĂšre aux objets que lâon ne regarde plus. Et dans tout ce que je fais scintiller, jâessaie peut-ĂȘtre aussi de faire apparaĂźtre un peu de moi.
Je suis une pie. Et cette fois, câest moi qui choisis ce que ce nom veut dire.