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L’institut supĂ©rieur des Beaux-Arts de Besançon prĂ©sente
DNSEP Graphic Design 2026
Pie Power - Je suis une pie Morgane Reiler
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Pie Power - Je suis une pie Morgane Reiler

Je suis une pie.

Ce nom ne vient pas de moi. Un professeur me l’a lancĂ© un jour, comme une pique, pour dĂ©signer mon attirance pour ce qui brille. Comme si les strass, le chrome et les couleurs trop vives ne pouvaient ĂȘtre que la surface des choses. Comme si aimer l’éclat revenait Ă  manquer de profondeur. Mais j’ai gardĂ© ce mot. Je l’ai recueilli, retournĂ©, apprivoisĂ©. Je l’ai fait mien. Peu Ă  peu, il est devenu le titre de mon mĂ©moire, le point de dĂ©part d’une recherche, une maniĂšre de me raconter. Ce qui devait me rĂ©duire est devenu un espace dans lequel je peux grandir.

Pie Power naĂźt de cette contradiction : pourquoi ce qui brille m’attire-t-il autant ? Pourquoi le chrome, les strass, les flammes tribales, le bling-bling, le tuning et le kitsch Ă©veillent-ils en moi quelque chose de si profond ? Et pourquoi ces formes, qui provoquent chez certains tant de mĂ©fiance ou de mĂ©pris, me semblent-elles au contraire si vivantes ?

Le laid n’a rien d’une vĂ©ritĂ© universelle. Nos goĂ»ts se construisent au sein d’une histoire, d’une classe sociale, d’une communautĂ©. Ils portent en eux des hĂ©ritages, des dĂ©sirs et des façons d’exister. DerriĂšre un jugement esthĂ©tique se dessinent parfois d’autres frontiĂšres, plus discrĂštes, celles qui sĂ©parent les goĂ»ts lĂ©gitimes de ceux que l’on prĂ©fĂšre tenir Ă  distance.

Le tuning, le bling-bling et le kitsch occupent souvent ce territoire. Ils brillent trop, prennent trop de place, attirent trop le regard. AssociĂ©s aux classes populaires, ils sont frĂ©quemment relĂ©guĂ©s du cĂŽtĂ© du mauvais goĂ»t. Avec Pie Power, je souhaite m’approcher de ces esthĂ©tiques, les regarder autrement et leur offrir un espace oĂč elles peuvent exister sans avoir Ă  s’excuser.

Mon travail commence avec un objet familier. La chaise monobloc. Une chaise que l’on croise partout, que l’on empile, que l’on dĂ©place, que l’on oublie. Un objet si ordinaire qu’il semble avoir disparu derriĂšre sa propre banalitĂ©. Pourtant, c’est prĂ©cisĂ©ment cette neutralitĂ© qui m’intĂ©resse.

Que peut devenir un objet auquel on ne prĂȘte plus attention ? Que reste-t-il Ă  rĂ©vĂ©ler lorsque tout semble dĂ©jĂ  connu ?

La customisation ouvre une brĂšche dans cette apparente Ă©vidence. Pratique populaire et intime, elle permet de transformer un objet standardisĂ© en quelque chose qui nous ressemble. Elle introduit du dĂ©sir lĂ  oĂč tout semblait fonctionnel, de la singularitĂ© lĂ  oĂč tout semblait interchangeable.

Le ringard comme un moment de flottement dans la vie d’un objet, lorsque son signe paraĂźt Ă©puisĂ©, mais qu’une renaissance symbolique reste possible. C’est dans cet intervalle que j’interviens. Je prends ces chaises et je les recouvre de chrome, de strass arc-en-ciel et de flammes tribales empruntĂ©es Ă  l’imaginaire du tuning automobile. Je leur offre une seconde peau, une nouvelle prĂ©sence, presque une nouvelle vie. Elles ne cherchent plus Ă  se faire oublier. Elles captent la lumiĂšre, la fragmentent, la renvoient ailleurs. Elles deviennent les traces visibles d’une sensibilitĂ©, les fragments d’un rĂȘve, les portraits d’un dĂ©sir. Chaque strass, chaque flamme, chaque surface rĂ©flĂ©chissante porte quelque chose de personnel. Ce qui semblait n’ĂȘtre qu’un objet ordinaire devient le support d’une histoire singuliĂšre.

La sĂ©rigraphie accompagne cette transformation. Technique du multiple, elle me permet de chercher l’unique dans la rĂ©pĂ©tition, la diffĂ©rence dans la sĂ©rie. Les encres fluorescentes, les paillettes et les superpositions de couleurs composent un langage visuel qui refuse la discrĂ©tion.

Les motifs s’accumulent, les couleurs vibrent, les surfaces dĂ©bordent. Je cherche l’éclat, l’intensitĂ©, cette frontiĂšre fragile oĂč le beau devient trop beau, oĂč l’ornement prend toute la place, oĂč le regard ne sait plus trĂšs bien comment se positionner. J’aime ce moment oĂč l’on hĂ©site entre fascination et rejet, attirance et gĂȘne. Ce moment oĂč quelque chose rĂ©siste aux catĂ©gories habituelles.

Le trop peut rĂ©vĂ©ler ce que les normes esthĂ©tiques nous apprennent Ă  contenir ou Ă  dissimuler. Dans Pie Power, l’excĂšs devient une maniĂšre de laisser apparaĂźtre ce qui, autrement, resterait dans l’ombre. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter des strass ou de faire briller les surfaces, mais de donner une forme Ă  des sensibilitĂ©s qui n’ont pas toujours trouvĂ© leur place dans les discours dominants. Faire du trop une possibilitĂ©, plutĂŽt qu’une faute.

Cette recherche se prolonge sur une voiture. Elle devient un support Ă©ditorial, une surface Ă  lire autant qu’à regarder. Elle se transforme en manifeste roulant, en rencontre entre le texte et la matiĂšre, entre la pensĂ©e et l’objet, entre les mots et leur incarnation physique. Le tuning transforme la voiture en prolongement de soi. Il lui donne une allure, une prĂ©sence, une personnalitĂ©. Il fait de la carrosserie un territoire d’expression, une surface sur laquelle se dĂ©posent des rĂȘves et des aspirations. Dans mon travail, le chrome et les formes deviennent Ă  leur tour les fragments d’un discours. La thĂ©orie quitte la page pour rencontrer la matiĂšre. Elle prend du volume, accroche la lumiĂšre et se met en mouvement.

Le bling, le kitsch, le fluo, les paillettes et le chrome constituent ainsi le vocabulaire de mon univers plastique. Je ne cherche pas Ă  les rendre sages, ni Ă  les faire entrer discrĂštement dans des catĂ©gories qui leur seraient Ă©trangĂšres. Je souhaite prĂ©server leur intensitĂ©, leur gĂ©nĂ©rositĂ©, leur capacitĂ© Ă  attirer le regard. Leur donner la place qu’ils mĂ©ritent, sans leur retirer ce qui les rend singuliers.

Le moche assumĂ© comme une promesse de renouveau, de rupture et de rĂ©invention. Ces trois mouvements traversent Pie Power. Renouveler le regard posĂ© sur des objets dĂ©laissĂ©s. DĂ©placer les frontiĂšres d’un ordre esthĂ©tique qui distingue ce qui mĂ©rite d’ĂȘtre montrĂ© de ce qui devrait rester cachĂ©. RĂ©inventer, enfin, une esthĂ©tique populaire en lui donnant un espace d’expression, une voix et une lĂ©gitimitĂ©. Il ne s’agit pas de remplacer une hiĂ©rarchie par une autre, ni de dĂ©cider une fois de plus ce qui serait beau ou laid. Il s’agit plutĂŽt d’ouvrir un espace entre les deux, un territoire oĂč les catĂ©gories perdent un peu de leur pouvoir.

Comme un troisiĂšme espace, affranchi de la dualitĂ© du beau et du laid. Un espace oĂč le bon goĂ»t institutionnel n’est plus la seule mesure, oĂč le mauvais goĂ»t n’est plus nĂ©cessairement une honte, oĂč les stigmates sociaux peuvent ĂȘtre regardĂ©s autrement. Un espace libre, mouvant, encore Ă  inventer, dans lequel les objets comme les individus peuvent se rĂ©approprier leur image. Peut-ĂȘtre est-ce aussi cela, Pie Power. Apprendre Ă  regarder autrement ce que l’on nous a appris Ă  mĂ©priser. Comprendre que nos attirances racontent quelque chose de nous, mĂȘme lorsqu’elles Ă©chappent aux codes Ă©tablis. Accepter que la beautĂ© puisse ĂȘtre excessive, bruyante, populaire, maladroite, Ă©clatante. Qu’elle puisse se trouver lĂ  oĂč on ne l’attend pas, dans une chaise en plastique recouverte de strass, dans une carrosserie chromĂ©e, dans un motif fluorescent qui dĂ©borde de son cadre.

Je suis une pie.

Je ramasse ce qui brille. Je collectionne les Ă©clats, les couleurs, les fragments de rĂȘves. Je donne de la lumiĂšre aux objets que l’on ne regarde plus. Et dans tout ce que je fais scintiller, j’essaie peut-ĂȘtre aussi de faire apparaĂźtre un peu de moi.

Je suis une pie. Et cette fois, c’est moi qui choisis ce que ce nom veut dire.

Morgane Reiler, Paradis Découvrir les lieux de l'école