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Simorgh - Mohamed Lekleti

15 janvier 2020 → 13 fĂ©vrier 2020
Exposition
Grande Galerie

Le monde est une fĂȘte macabre

Mohamed Lekleti vit avec son talent, une facultĂ© singuliĂšre Ă  composer des scĂšnes complexes installĂ©es dans la toile d’araignĂ©e d’un dessin virtuose.
Un fatum en quelque sorte qui lui permet de toucher aux sujets les plus délicats.
Son dessin, ses dessins portent des reprĂ©sentations que notre Ɠil reconnaĂźt tout
en les distinguant des représentations communes. Mais notre capacité à
reconnaĂźtre les signes se heurtent immĂ©diatement Ă  l’implosion de notre pensĂ©e.
Que voyons-nous ?
Des images immédiatement politiques sont offertes tour à tour comme les
sĂ©quences d’un mĂȘme discours. Les femmes apparaissent sans subjectivitĂ©,
voilĂ©es parfois et voyagent dans l’espace du dessin avec des hommes
indĂ©finissables dont l’identitĂ©, l’activitĂ©, le dĂ©sir se logent dans des corps aux
organes twistĂ©s. Leurs membres tendent vers on ne sait quel pĂŽle d’attraction,
absent peut-ĂȘtre, invisible sans doute. Des tropismes secrets connectent les ĂȘtres
et les ressorts de la sexualitĂ© semblent ĂȘtre la plus pauvre explication de ce
chambardement. La tension est ailleurs d’abord dans la facture de dessin.
Dans le dessin de Mohamed Lekleti tout excĂšde. Les scĂšnes semblent prises
dans un déséquilibre dont la meilleure comparaison pourrait aller vers le
fonctionnement singulier des textes de Georges Bataille. Le peintre touche
comme lui au mille-feuilles composé par les strates politiques, morales,
religieuses, toutes rĂ©siduelles dans l’échafaudage de notre culture. Cette addition
donne au regardeur l’ambition de tenter une recomposition des scĂšnes Ă©clatĂ©es.
Dans « Confidences Â» par exemple, un nuage trĂšs sombre concurrence l’ombre
discrĂšte qui suit la cavaliĂšre masquĂ©e, ectoplasmique et sans visage. L’ñne est
par deux fois inachevĂ© : ses deux membres antĂ©rieurs se perdent dans le pointillĂ©
d’un dessin en devenir, sa tĂȘte absorbe le corps d’un homme dont le visage
s’émancipe de son propre corps. Une plume apporte une distinction bleue, un
petit schĂ©ma semble ĂȘtre venu se poser comme dans une planche de
l’EncyclopĂ©die et suggĂšre, peut-ĂȘtre la nĂ©cessitĂ© d’un « plugging Â». Nous sommes
donc devant ce dessin, dans la dynamique du récit. Avec confiance nous pouvons
croire que nous allons sceller le sens de cette charade. Peine perdue, l’élĂ©gance
dénie la violence implicite, le caractÚre composite des accessoires met en panne
notre imagination recomposante. Sans doute est-ce la force et la dignité du travail
de Mohamed Lekleti de nous mettre en panne. Nous savons tout de ces

reprĂ©sentations et nous ne savons rien de l’effet e ces reprĂ©sentations sur nous-
mĂȘmes.

Quand nous abordons le diptyque « Jeux d’enfants Â», certes les enfants jouent
dans leur vĂȘture impeccable mais pour l’essentiel ils nous font savoir que tout se
jouera Ă  la mĂȘlĂ©e, dans l’intensitĂ© des gestes et dans l’intensitĂ© du jeu, celui-lĂ 
mĂȘme qui agite le couple sur une chaise de bureau Ă  droite de la reprĂ©sentation.
Les pulsions ici dĂ©bordent et s’ inscrivent dans les corps qui fusionnent.
Les « Enfants jouant aux barres Â» de Gasiorowski, ne sont pas loin.
Ainsi va le dessin de Mohamed Lekleti, en lui les femmes sont triples comme des
bouquets torturés et la modernité jouxte des figures fantomatiques peuplant les
dĂ©serts vastes comme les pages blanches de l’artiste.
ƒuvre aprĂšs Ɠuvre, c’est l’ambition des sujets qui nous Ă©tonne.
Pour avoir adoptĂ© le dessin l’artiste a trouvĂ© un instrument particuliĂšrement incisif.
Ce dessin fonctionne sur le mode de la morsure.
Et quand nous avons consommé ravissement et douleur, nous savons que
l’artiste nous Ă  la fois offert la complexitĂ© du monde et de l’actualitĂ©, et dans le
mĂȘme temps le savoir virtuose que son dessin impose comme un soin.
Devant cette Ɠuvre nous pouvons demeurer dans nos rĂȘves, penser aux foules
galopantes de JĂ©rĂŽme Bosch, aux traits magistraux des illustrateurs de l’
EncyclopĂ©dies, aux quelques Ɠuvres dessinĂ©es militantes et oniriques qui
interpellent l’actualitĂ©. La couleur, la prĂ©sence de la taxidermie du corps animal
complexifient la proposition de l’artiste. C’est aussi la porte du cabinet de curiositĂ©
qui s’entrouvre et s’entend ici, le chant baroque de tous ceux qui y sont captifs
Mohamed Lekleti sait aussi quand il le faut abandonner la complexité et se
concentrer sur l’efficacitĂ© du dessin. Ici comme dans d’autres expositions -oĂč
Bachar El Assad fut Ă©pinglĂ©-, un dessin qui a valeur d’affiche interpelle la dĂ©cision
de Donald Trump de dĂ©signer JĂ©rusalem capitale et ce d’un coup de menton.
L’artiste rĂ©pond, frontalement et le support du dessin devient le support d’un duel.

Michel Enrici, 2018

15 janvier 2020 → 13 fĂ©vrier 2020
Exposition
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