Simorgh - Mohamed Lekleti
Le monde est une fĂȘte macabre
Mohamed Lekleti vit avec son talent, une facultĂ© singuliĂšre Ă composer des scĂšnes complexes installĂ©es dans la toile dâaraignĂ©e dâun dessin virtuose.
Un fatum en quelque sorte qui lui permet de toucher aux sujets les plus délicats.
Son dessin, ses dessins portent des reprĂ©sentations que notre Ćil reconnaĂźt tout
en les distinguant des reprĂ©sentations communes. Mais notre capacitĂ© Ă
reconnaĂźtre les signes se heurtent immĂ©diatement Ă lâimplosion de notre pensĂ©e.
Que voyons-nous ?
Des images immédiatement politiques sont offertes tour à tour comme les
sĂ©quences dâun mĂȘme discours. Les femmes apparaissent sans subjectivitĂ©,
voilĂ©es parfois et voyagent dans lâespace du dessin avec des hommes
indĂ©finissables dont lâidentitĂ©, lâactivitĂ©, le dĂ©sir se logent dans des corps aux
organes twistĂ©s. Leurs membres tendent vers on ne sait quel pĂŽle dâattraction,
absent peut-ĂȘtre, invisible sans doute. Des tropismes secrets connectent les ĂȘtres
et les ressorts de la sexualitĂ© semblent ĂȘtre la plus pauvre explication de ce
chambardement. La tension est ailleurs dâabord dans la facture de dessin.
Dans le dessin de Mohamed Lekleti tout excĂšde. Les scĂšnes semblent prises
dans un déséquilibre dont la meilleure comparaison pourrait aller vers le
fonctionnement singulier des textes de Georges Bataille. Le peintre touche
comme lui au mille-feuilles composé par les strates politiques, morales,
religieuses, toutes rĂ©siduelles dans lâĂ©chafaudage de notre culture. Cette addition
donne au regardeur lâambition de tenter une recomposition des scĂšnes Ă©clatĂ©es.
Dans « Confidences » par exemple, un nuage trĂšs sombre concurrence lâombre
discrĂšte qui suit la cavaliĂšre masquĂ©e, ectoplasmique et sans visage. LâĂąne est
par deux fois inachevé : ses deux membres antérieurs se perdent dans le pointillé
dâun dessin en devenir, sa tĂȘte absorbe le corps dâun homme dont le visage
sâĂ©mancipe de son propre corps. Une plume apporte une distinction bleue, un
petit schĂ©ma semble ĂȘtre venu se poser comme dans une planche de
lâEncyclopĂ©die et suggĂšre, peut-ĂȘtre la nĂ©cessitĂ© dâun « plugging ». Nous sommes
donc devant ce dessin, dans la dynamique du récit. Avec confiance nous pouvons
croire que nous allons sceller le sens de cette charade. Peine perdue, lâĂ©lĂ©gance
dénie la violence implicite, le caractÚre composite des accessoires met en panne
notre imagination recomposante. Sans doute est-ce la force et la dignité du travail
de Mohamed Lekleti de nous mettre en panne. Nous savons tout de ces
reprĂ©sentations et nous ne savons rien de lâeffet e ces reprĂ©sentations sur nous-
mĂȘmes.
Quand nous abordons le diptyque « Jeux dâenfants », certes les enfants jouent
dans leur vĂȘture impeccable mais pour lâessentiel ils nous font savoir que tout se
jouera Ă la mĂȘlĂ©e, dans lâintensitĂ© des gestes et dans lâintensitĂ© du jeu, celui-lĂ
mĂȘme qui agite le couple sur une chaise de bureau Ă droite de la reprĂ©sentation.
Les pulsions ici dĂ©bordent et sâ inscrivent dans les corps qui fusionnent.
Les « Enfants jouant aux barres » de Gasiorowski, ne sont pas loin.
Ainsi va le dessin de Mohamed Lekleti, en lui les femmes sont triples comme des
bouquets torturés et la modernité jouxte des figures fantomatiques peuplant les
dĂ©serts vastes comme les pages blanches de lâartiste.
Ćuvre aprĂšs Ćuvre, câest lâambition des sujets qui nous Ă©tonne.
Pour avoir adoptĂ© le dessin lâartiste a trouvĂ© un instrument particuliĂšrement incisif.
Ce dessin fonctionne sur le mode de la morsure.
Et quand nous avons consommé ravissement et douleur, nous savons que
lâartiste nous Ă la fois offert la complexitĂ© du monde et de lâactualitĂ©, et dans le
mĂȘme temps le savoir virtuose que son dessin impose comme un soin.
Devant cette Ćuvre nous pouvons demeurer dans nos rĂȘves, penser aux foules
galopantes de JĂ©rĂŽme Bosch, aux traits magistraux des illustrateurs de lâ
EncyclopĂ©dies, aux quelques Ćuvres dessinĂ©es militantes et oniriques qui
interpellent lâactualitĂ©. La couleur, la prĂ©sence de la taxidermie du corps animal
complexifient la proposition de lâartiste. Câest aussi la porte du cabinet de curiositĂ©
qui sâentrouvre et sâentend ici, le chant baroque de tous ceux qui y sont captifs
Mohamed Lekleti sait aussi quand il le faut abandonner la complexité et se
concentrer sur lâefficacitĂ© du dessin. Ici comme dans dâautres expositions -oĂč
Bachar El Assad fut Ă©pinglĂ©-, un dessin qui a valeur dâaffiche interpelle la dĂ©cision
de Donald Trump de dĂ©signer JĂ©rusalem capitale et ce dâun coup de menton.
Lâartiste rĂ©pond, frontalement et le support du dessin devient le support dâun duel.
Michel Enrici, 2018